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Postures professionnelles des conseillers en évolution professionnelle

Anne Jorro - Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur. 2016.

lundi 10 juillet 2017

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Postures professionnelles des conseillers en évolution professionnelle
Anne Jorro Revue internationale de pédagogie de l’enseignement supérieur. 2016.

Introduction

Les professionnels de l’accompagnement et du conseil sont incités, dans le cadre de la loi sur la formation, l’emploi et la démocratie sociale parue au journal officiel du 6 mars 2014, à assurer une nouvelle mission de conseil en évolution professionnelle. Cette mission oblige à penser la professionnalisation des conseillers en insertion
professionnelle, des conseillers d’orientation, des accompagnateurs, des consultants par rapport à une manière d’agir différente auprès des bénéficiaires du conseil. Censés maîtriser un certain nombre de connaissances relatives aux aspects juridiques et financiers du droit à la formation, à l’évolution des métiers, et, dans le même temps être en mesure de faire expliciter le parcours professionnel du bénéficiaire afin que ce dernier puisse élaborer son projet d’évolution professionnelle, ces professionnels du conseil sont conduits à adopter une nouvelle posture professionnelle.
Cette nouvelle posture pose un certain nombre de problèmes aux conseillers. D’une part, parce que certains professionnels ont le sentiment de mobiliser déjà les savoirs
professionnels pour accompagner et conseiller les bénéficiaires et que la mission de
conseil en évolution professionnelle ne leur semble pas différente de celles qu’ils
effectuent quotidiennement. D’autre part, parce que d’autres professionnels perçoivent
les enjeux sociétaux ainsi que l’ampleur de l’activité de conseil. En effet, dans cette
perspective, les conseillers chercheront non seulement à comprendre les parcours socioprofessionnels des acteurs, à mettre en évidence les activités professionnelles porteuses de compétences transversales, mais aussi à co-élaborer le projet d’action en tenant compte des contraintes des contextes organisationnels de travail et de l’évolution des secteurs d’activités. Dans ce contexte, la manière d’agir et d’interagir avec des bénéficiaires, dans une interaction parfois délicate, oblige à questionner la spécificité de la posture professionnelle du conseiller en évolution professionnelle. La formation universitaire qui a été mise en oeuvre vise précisément à permettre aux professionnels du conseil de gagner une réflexivité nouvelle sur leurs pratiques en réinterrogeant les modèles sous-jacents de leurs activités et les modalités opératoires mises en oeuvre. Le fait de bénéficier d’une formation universitaire constitue d’ailleurs une opportunité de décentration et de développement professionnel pour des acteurs très engagés dans l’exercice de leur métier.
Le présent texte relate la recherche-formation qui s’est déroulée sur trois mois entre
mars et mai 2015 au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam) avec une douzaine de professionnels du conseil et de l’accompagnement développant ou souhaitant développer cette nouvelle mission. A partir de situations d’analyses de pratiques, la spécificité de l’activité de conseil en évolution professionnelle a fait l’objet d’analyses approfondies en termes de postures et de gestes professionnels.
Nous présentons dans un premier temps les enjeux de formation pour un établissement d’enseignement supérieur à travers le caractère novateur de la professionnalisation des conseillers en évolution professionnelle, mission nouvelle qui suscite une perplexité et en même temps un intérêt des professionnels du conseil. Après une réflexion sur la spécificité de l’activité de conseil, sur l’idée même d’évolution professionnelle, les concepts de posture professionnelle et de geste professionnel sont étudiés. Le dispositif de recherche-formation qui a été co-construit avec les formés est précisé. Enfin, les résultats de cette recherche exploratoire sont discutés à la lumière des postures et des gestes professionnels mobilisés dans les situations professionnelles analysées collectivement.
(…)

Postures professionnelles en jeu

L’analyse des dix situations de conseil a permis d’identifier des manières d’agir auprès d’autrui qui renvoient à trois postures qui seront présentées ci-après. Le travail d’analyse a également permis l’identification de gestes professionnels reliés aux postures.

1. Posture d’accueil

Elle revient à organiser la situation d’entretien de sorte que le bénéficiaire comprenne le cadre dans quel il est accueilli, dispose de repères relatifs à la démarche du conseil en évolution professionnelle et comprenne le contexte de l’interaction. Le conseiller garantit le cadre de l’entretien et renvoie un message de réassurance au bénéficiaire ; la manière de se présenter devant autrui constituant un message de disponibilité ou pas. Durant l’accueil, le geste de cadrage constitue un geste professionnel important, car il installe la possibilité d’une alliance de travail (Guillon, 2013) dès les premiers temps de la rencontre.
Le fait d’organiser les places respectives de chacun et d’aménager l’espace de travail pour mener à bien l’entretien renvoie au souci d’installer une situation propice à l’échange, à préserver la face de chacun (Goffman, 1974) en définissant la démarche qui sera conduite.
Durant cette phase d’accueil, le conseiller veille à recevoir la demande de l’usager en
cherchant à valoriser sa démarche. Le geste de reconnaissance de l’usager dans sa
démarche importe.

2. Posture d’écoute

L’attention portée à la parole du bénéficiaire permet au conseiller de comprendre le
parcours professionnel de ce dernier sur une temporalité donnée. L’expérience est ainsi prise en compte. Le conseiller mobilise deux gestes professionnels dans cette situation. Il peut initier un geste de questionnement qui permet de caractériser la nature de l’expérience du bénéficiaire afin de repérer des potentialités d’évolution professionnelle.
Il peut relancer le bénéficiaire afin qu’il précise une activité et qu’il détermine son niveau d’autonomie. Dans certains cas, lorsque le conseiller perçoit une réflexion irréaliste, il peut interpeller le bénéficiaire avec le geste de problématisation, lequel sollicite le point de vue du praticien sur les décalages entre son expérience et le projet anticipé.
La posture d’écoute n’est pas simplement une posture « docile », elle implique un art de la parezzia (Foucault, 2009) qui apostrophe le bénéficiaire en réinterrogeant les idées préconçues, les décisions prématurées. Cette éthique de la vérité est toujours délicate à tenir devant un interlocuteur et le geste de problématisation n’est pas sans risque.
L’usager peut ne pas entendre l’interpellation, se situer dans le déni. La posture d’écoute suppose une lecture critique de la situation ainsi qu’une lecture bienveillante et exigeante (Jorro, 2016). Le conseiller tente de solliciter une réflexion distanciée impliquant des processus d’auto- et de co-évaluation afin que l’usager repère ses points d’appui et entrevoit également des pistes d’action. Des gestes de valorisation et d’ajustement sont mobilisés par le conseiller dans cette posture.

3. Posture de médiation

C’est une posture marquée par la volonté de faire lien : lien avec des ressources, lien avec des personnes-ressources qui pourraient être utiles pour l’élaboration du projet du bénéficiaire. Le geste de traduction permet la mise à disposition d’informations difficiles d’accès ; les représentations erronées à propos d’un secteur d’activité sont ainsi levées par le conseiller. C’est aussi une posture qui permet de soutenir les efforts accomplis par le praticien et de valoriser l’engagement du bénéficiaire dans ses démarches. La médiation implique également un geste de contractualisation qui souligne l’aboutissement d’une démarche et valide le projet auprès du bénéficiaire.
Ces trois postures mettent en évidence le caractère composite de l’activité du conseiller.
Les postures d’accueil et d’écoute ont été identifiées par les conseillers pour chaque
situation analysée. La posture de médiation est apparue dans deux cas précis lorsque le conseiller envisageait les limites de son intervention et veillait à proposer au bénéficiaire de poursuivre son activité en dehors de la rencontre professionnelle.
Soulignons que ces trois postures apparaissent déterminantes pour le chercheur : elles apparaissent au fur et à mesure du développement de la situation de conseil. Par ailleurs, les analyses ont permis aux conseillers d’identifier des actes précis, avec les gestes de cadrage, de questionnement et de problématisation parce qu’ils ont le sentiment de mobiliser ces gestes. Cependant, la mobilisation opportune de ces gestes constitue un enjeu de professionnalisation.

Discussion et interprétation

L’analyse des situations de conseil a permis de caractériser des postures professionnelles qui ont une incidence sur le développement de la situation de conseil. Deux résultats sont ici repris.
Le premier résultat de notre recherche consiste en l’identification de trois postures
déterminantes dans la situation de conseil. En ce sens, il s’agit pour les conseillers en
évolution professionnelle de mobiliser plusieurs postures. Nous avons souligné
précédemment l’idée que la posture est à la fois portée par une intentionnalité et qu’elle s’exprime à travers la corporéité de l’acteur. Autrement dit, les plans psychiques et physiques sont intriqués. Ce qui, dans la communication interpersonnelle qu’est la situation de conseil en évolution professionnelle, a des conséquences pour l’interaction :
interaction ouverte et évolutive qui permet la délibération telle qu’elle est théorisée par
Lhottelier (2001) ou situation d’échange d’informations qui ne permet pas d’établir une
alliance de travail et par conséquent un travail réflexif. Chacune des trois postures
participe à la dimension constructive du conseil, la posture d’accueil incitant l’usager à
investir la situation, la posture d’écoute permettant une analyse approfondie de la
trajectoire de l’acteur, enfin la posture de médiation proposant des liens avec des
ressources extérieures afin que l’usager soit conforté dans son intention et décide de
réaliser son projet.
Le second résultat de cette recherche exploratoire porte sur le lien établi entre les
postures et les gestes professionnels. Si la posture est selon Merleau-Ponty (1960)
l’« expression primordiale » d’une intention conscientisée du conseiller, elle prend de
l’épaisseur avec la mobilisation de gestes professionnels. Le geste professionnel apporte une précision sur les actes précis mobilisés par les professionnels, actes dont les incidences sont fortes dans la situation pour le bénéficiaire. Nous pourrions avancer l’idée que sans les gestes professionnels, la posture est évanescente, et sans la posture, les gestes ne prennent pas sens (Jorro, 2016). Ce qui spécifie un geste professionnel, c’est son adressage vers le bénéficiaire. C’est aussi sa dimension éthique puisque tout au long de la situation de conseil, le conseiller veille à saisir la singularité de la demande et à favoriser les conditions afin que le bénéficiaire élabore un projet qui a du sens pour lui.
Si l’on se réfère à la posture d’accueil, il est possible de considérer l’impact du geste de cadrage qui peut être d’une amplitude variée selon que le conseiller précise les repères de la situation de conseil ou laisse l’usager dans une situation indéterminée. De même, le geste de reconnaissance du bénéficiaire dans sa démarche crée une situation de bienvenue ou, a contrario, lorsqu’il n’est pas manifeste, installe une situation plus impersonnelle.
Du côté de la posture d’écoute, deux gestes ont été particulièrement mis en avant comme le geste de questionnement qui oblige le bénéficiaire à préciser son expérience, à la déplier devant le conseiller afin d’expliciter les compétences acquises tout au long de son parcours professionnel. Quant au geste de problématisation, il incite le bénéficiaire à considérer la faisabilité de son projet. Le geste de problématisation est un geste particulièrement complexe, car il implique une interpellation sur les contradictions ou les décalages entre le projet envisagé et le projet réalisable. Ces deux gestes relèvent d’un processus d’évaluation ou de co-évaluation que le conseiller a soin de mettre en scène à

Perspectives de recherche

Cette recherche exploratoire met en évidence la pertinence de travailler avec les
conseillers en évolution professionnelle sur les postures professionnelles qui irriguent
leur agir. L’interaction entre le conseiller et le bénéficiaire du conseil dépend étroitement de la qualité de la posture professionnelle du conseiller. Lorsque la rencontre commence, c’est la posture qui est perçue par le bénéficiaire et qui pourra installer une relation constructive. En cherchant à caractériser les manières de se présenter et d’interagir du conseiller, le chercheur étudie le caractère composite de sa posture, évoluant avec les intentions et le déroulement de l’activité de conseil.
L’articulation des postures et des gestes professionnels révèle la densité de l’activité
d’accompagnement et de conseil auprès des bénéficiaires. Cette recherche met en
évidence que la formation au conseil en évolution professionnelle offre l’occasion de
revisiter les gestes de métier du conseiller. Ce qui structure l’activité de conseil est donc bien perçu des conseillers. En revanche, ce qui lui donne une dynamique interactive ne constitue pas encore un objet de travail et de formation.
Finalement, notons que l’identification des postures et des gestes professionnels constitue un premier résultat de recherche qu’il importe de confirmer par d’autres recherches, mais aussi d’élargir puisque la formation des conseillers sur ces postures constitue un enjeu majeur dans un processus de professionnalisation.

RÉSUMÉ

Ce texte étudie la professionnalisation des professionnels du conseil invités à mobiliser de nouvelles postures professionnelles dans le cadre de la loi sur le conseil en évolution professionnelle. Après une réflexion sur la spécificité de l’activité de conseil, sur l’idée même d’évolution professionnelle, les concepts de posture professionnelle et de gestes professionnels sont étudiés. Le dispositif de recherche-formation, co-construit avec les formés (12 professionnels), comprend 10 situations d’analyse de pratique. Les résultats de cette recherche exploratoire montrent l’importance des postures et des gestes professionnels dans l’accompagnement des acteurs. Si l’activité de conseil est comprise avec les postures et les gestes
professionnels qui la structurent, elle reste encore à approfondir du point de vue de la
dynamique interactive entre le conseiller et le bénéficiaire du conseil

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